Pour les Arts de l’ISLAM au Louvre
chap. 3/3 : -La muséographie
Le Président Jacques Chirac évoquait « la part lumineuse d’une grande civilisation ». Plus de vingt ans après le Grand Louvre, admettons que la muséographie vienne d’effectuer : Le grand bond en avant… Au cœur de ce palais, c’est donc écrit, on se doit à d’autres rapports avec l’Islam et son art. Ici même, j’étais prêt à proclamer ma foi du beau, du lumineux : – l’entrée sur mosaïques introduit merveilleusement à un moment d’harmonie (tel un climat sous tente) ! Moment comme en suspens où même les trois chapiteaux d’albâtre gypseux… blanchis (hélas !), sculptés en Syrie au VIIe et IXe siècle, tiennent dans l’espace et comptent pour planter le décorum du nouveau lieu de Visconti.
– Panneau au Barada, mosaïque faite d’après le relevé de la grande mosquée de Damas par N.Kapair à l’aquarelle en 1929 –
Mais, dès après… (est-ce le travail de Renaud Piérard, de François Pin ou de Sophie Makariou, Directrice du département ?), c’est un fait : on a changé d’ère, et comme nous allons le voir…
Dès ici, il se trouve qu’il y a ceux qui se perdent dans la présentation nouvelle de ces 3 000 pièces (sur les 18 000 numéros du département), dont on ne retiendra en définitive que quelques chefs d’œuvres ‘bien élus’ de longue date…
Que relever alors, sans chercher querelle ?
1- Nous ne sommes plus devant des vitrines simplement conçues pour la contemplation : des coques relativement fermées où les objets jouent en beauté et en retenue afin d’émettre quelques désirs…
2- Or du fait de cette actuelle architecture du nomadisme, et de sa répartition large et relativement régulière (sans parcours muséographique bien évident) nous nous retrouvons à paître d’une vitrine de verre à l’autre ! A brouter tout autour : d’aiguières, de pyxides, de bassins obscurs ou fameux, de décors en céramique, et ce, dans un espace muséal paysager… (mais où l’on ne peut être avec soi et sans vis-à-vis) ;
– Faucon brûle parfum de cuivre moulé à réseau de palmettes et décor ajouré, gravé, incrusté de verre, Khorasan, fin du XIIe siècle
3- La plupart des lectures, entre les cartels d’information et les objets présentés en vitrine sont à rebours… Vous désirez identifier une œuvre à gauche, après quelque lutte courtoise et joute de passage, il vous faudra aller vous informer de l’autre côté à droite. ( !?) Il vaut mieux photographier au coup de cœur, puis regarder avec le catalogue en ligne ! A mon sens, voici présentement une pratique dangereuse comme celle d’un promeneur, champignonneux amateur, ramassant dans une forêt quelque mélange de tout… au prétexte d’être ‘bien’ dans son assiette ;
4- Certes, 3 000 pièces exhibées provenant des anciennes provinces orientales de l’Empire romain, correspondant à présent à la Turquie, l’Iran, la Syrie, le Liban, la Palestine, Israël, la Jordanie, l’ensemble des territoires d’Arabie jusqu’aux Indes, et de l’Egypte, de l’Afrique du nord à l’Espagne, le tout soudés par le Coran… Une collection de faïences, d’orfèvreries, incisions diverses, marqueteries savantes, tapis, au fond tout un panorama d’écritures calligraphiques. Le musée des Arts décoratifs a été convié à livrer 3 400 œuvres, mais, heureusement, la BNF a préservé les Corans précieux et miniatures persanes qu’elle détient encore…
On me permettra de livrer, sans autre discours que leur légende, ceci :
– Quelques visions de reflet en miroir : En haut, une des lampes de la Cour Visconti ‘interférences incongrues et anachroniques’(sic). Au centre, lampe à la titulature d’un sultan; verre soufflé, émaillé et doré ; Egypte ou Syrie mis XIVe En bas, petit bassin, alliage cuivreux gravé incrusté d’argent ; Iran mi XIVe siècle. Et grand bassin, laiton gravé incrusté d’argent ; Syrie ou Egypte, début du XIIIe, et sur l’axe central, reflet ‘ incongru’ de visiteur…
– Cliché central, et d’autre part, ‘Promiscuité indésirable’(sic) de deux femmes actuelles, soumises à la liberté du bonheur d’être vivantes, en Paix côte à côte, et regardant ensemble des œuvres d’Art islamique.
– Cliché du bas, c’est le grand frisson, perfection esthétique et technique ! : Poignards à lames en acier trempé, ciselé avec poignée en jade sculpté , incrusté de pierres précieuses selon la technique du kundan ; Inde XVe et XVIIIe siècles.
– Ci-dessus : Jali aux triangles, écran de grès rouge ajouré, décor architectural moghol ; Inde du Nord, début XVIIe siècle. En arrière plan, mosaïques de Daphné (près d’Antioche) IIIe siècle. Une géométrie bien dans l’espace au-dessous d’éléments du toit : ensemble relativement à plat de 2 350 triangles pour le monde de demain ? (déjà en 3D, lui).
A présent, il se pourrait que le nouveau département des Arts de l’Islam livré en 2012, demeure un emblème relativement superfétatoire du vingtième siècle au musée du Louvre :
– Par là même, il convient de remarquer ou de d’observer le travail des éclairagistes. C’est de façon spectaculaire qu’ils nous livrent l’Art des objets : leur artisanat parfait, leur couleur, leurs reliefs et incisions (comme on le ferait pour un rendu particulièrement somptueux… à des fins de photos !) ;
– Toutefois, le climat d’une muséographie pour l’effet devient vite comme englué horizontalement dès le rez-de-sol sous l’ample et vaste vélum, ou prisonnier au parterre par une mise au noir : – deux ciels de paysages ressenti comme assez bas ! On va jouer en plateaux d’accueil successifs qui soumettent le regardeur, non à son devoir souverain… à son sens critique d’individuation… à sa potentialité d’amateur d’art… mais le conditionne à s’approprier l’Art en collectivité, au gré de vitrines laissées aux hasards de pulsions devenues comme dévotes et tributaires de cartels, ou de stations à paroles (pour audio-guides-et-visuels !) ;
– Or dans ce Louvre du Tourisme de masse, c’est aussi : une impressionnante géographie de l’Islam prenant forme dans un écrin architectural immense, vaste comme une mondialisation, introduisant au consumérisme – au antipode des riches fantasmes et aventures de l’Orientalisme d’autrefois ? – à la consommation touristique, la plupart du temps empressée, suffisante et barbare, comme l’on sait. Nous voici donc dans un moment de survol… (triste avatar de bien d’autres possibilités et finesses voluptueuses des Beaux-Arts !) ;
– L’on dit souvent que les conceptions d’un lieu architectural se lisent ‘à livre ouvert’ dès ses Escaliers… Chez Lafarge on exulte ! En béton, l’escalier noir du Louvre est « d’une réalisation de tout premier plan d’un point de vue technique et artistique »(sic). Ah parole-parole ! Voilà certes un élément bien poli comme marbre, et même, d’une portée extraordinaire ! Mais en fait, qui nous livre à toute sa lourdeur mortifère ; une curieuse emprise… comme inductrice d’une nuit artificielle assez particulière. Car au sous-sol (dénommé parterre, après l’aperçu d’en haut !) ce ne sont guère Les Milles et une nuit… C’est un climat fort pesant qui peut être assez mal ressenti par certains : tels quelques principes noirs d’enfermement, d’aliénation… ?! Mais par bonheur, la fascination d’immenses mosaïques romaines compense ! Celles-ci, radieuses et d’un tout autre bonheur, développent un espace de mise en valeur essentielle : – du fait de leur vaste processus interne où chaque tesselle devient figure et plaisir vivant de l’Ornementation…
« L'honneur des civilisations islamiques est d'être plus anciennes, plus vivantes, et plus tolérantes que certains de ceux qui prétendent abusivement aujourd'hui parler en leur nom. Il est l'exact contraire de l'obscurantisme qui anéantit les principes et détruit les valeurs de l'islam, en portant la violence et la haine » a dit François Hollande, Président de la République.
« Et quel plus beau message, oui, quel plus beau message que celui livré ici (…). Car dans cette profusion d'œuvres, devant tant de patience, mise au service de l'harmonie, on comprend que les meilleures armes pour lutter contre le fanatisme, qui se réclame de l'islam, se trouvent dans l'islam lui-même. »
Que l’on me permette donc d’emprunter encore, une autre citation de conscience à Alexandre Papadopoulo, dans L’Islam et l’Art musulman, édition Mazenod, Paris 1976, afin de conclure sur une leçon à méditer cour Visconti :
« L’art musulman est aussi celui qui fait le plus grand usage des formes géométriques : tout l’art de la ‘décoration’ abstraite, qui s’applique de la même manière et avec les mêmes thèmes dans tous les domaines et sur tous les supports est sous-tendu, en réalité, par les conceptions platoniciennes, où les Nombres et les Formes mathématiques constituent la réalité la plus essentielle et la plus belle. On voit donc que, pour l’esprit musulman (nourri aussi des anciens philosophes), le décor géométrique possède une valeur métaphysique… »
Etienne TROUVERS